Soutenance de thèse de CHABRE Théotime


Titre de thèse

Gouverner la mondialisation de l'enseignement supérieur, fabriquer l'État ?
(Dé)légitimer “Chypre-Nord” comme destination étudiante internationale aux portes de l'Europe (2004–2024)

Governing the globalization of higher education, making the state?
(De)legitimizing “North Cyprus” as an international student destination at the gates of Europe (2004–2024)

Date

10 June 2025 à 14h00

Adresse

Espace Philippe Seguin, 31 Avenue Jean Dalmas, 13100 Aix-en-Provence, EPS 101

Ecole doctorale

Espaces, Cultures, Sociétés - Aix-Marseille

Specialité

Sociologie

Etablissement

Aix-Marseille Université

Mots clés

mondialisation,enseignement supérieur,migration,légitimité,international,privilège,

Keywords

globalization,higher education,migration,legitimacy,international,privilege,

Jury

Jury de thèse
Qualité Nom Etablissement
Directrice de recherche Mme MAZZELLA Sylvie Aix Marseille Université
Directrice de recherche Mme SCHMOLL Camille EHESS
Associate Professor M. LECLER Romain Université du Québec à Montréal
Directrice de recherche Mme MASSICARD Élise Sciences Po Paris
Professeur M. ROGER Antoine Sciences Po Bordeaux
Maîtresse de conférences Mme FERNANDEZ-MOLINA Irene Exeter University
Maîtresse de conférences Mme VISIER Claire Université de Rennes

Résumé de la thèse

Comment un « secteur économique » dédié à l'enseignement supérieur international en est-il venu à être investi politiquement comme un instrument de légitimation d'un territoire contesté aux marges de l'Union européenne ?
C'est en tout cas ce qu'on constate dans le nord de l'île de Chypre depuis le début des années 2000. À la croisée de la sociologie politique de l'international, des études migratoires et de la sociologie de l'enseignement supérieur, cette thèse explore le déroulement du programme « île de l'Éducation » au cours des deux dernières décennies et interroge ce que l'internationalisation de l'enseignement supérieur représente comme injonction politique, mais aussi comme répertoire de respectabilité pour des acteurs dans et hors de l'espace politique.
À partir de 2006, les figures politiques, économiques et académiques de ce petit territoire contesté, appuyées par des autorités de Turquie, annoncent leur ambition de promouvoir « Chypre-Nord » à l'international et d'en faire une « île de l'Éducation » tournée vers les étudiants étrangers. Elles font de ce projet un moyen de contourner l'échec de la réunification de l'île qui, en 2004, a laissé le territoire dans les limbes de la non-reconnaissance politique.
Force est de constater, vingt ans plus tard, que l'avenir politique du bout d'île demeure introuvable, mais que l'île de l'université a pris forme. Plusieurs des vingt-trois universités privées ou semi-publiques apparaissent dans les classements internationaux et disposent d'accréditations internationales. Ensemble, elles accueillent près de 100 000 étudiants étrangers, faisant de « Chypre-Nord » une destination majeure pour les étudiantes et les étudiants dont le passeport offre un accès particulièrement restreint à la mobilité internationale. Initialement source de prestige pour les autorités et les propriétaires d'universités, ces étudiants tendent toutefois à partir de la fin des années 2010 à être de plus en plus identifiés comme des « indésirables » à la frontière européenne, ces tensions entraînant la remise en cause croissante de « l'île étudiante » au niveau national et international.
L'enseignement supérieur international, pensé comme le cœur de projets développementalistes désignés comme des « hubs » est un des symboles de l'optimisme convoqué dans les projections développementalistes des années 2000 : le hub promet une économie tertiaire moderne et propre, au service de la « connaissance » ouvrant au pays hôte les ressources de la mondialisation. Pour des autorités et une société dont le statut « étatique » n'est pas formalisé, le hub peut aussi représenter une forme alternative de projection collective. Au fil de la thèse, plusieurs modes d'internationalisation sont mis à jour : le hub et la destination, l'internationalisation « par le haut » à travers la gouvernance managériale, l'internationalisation « par le bas » à partir d'une offre de formation internationale accessible pour les candidats à la mobilité étudiante des Suds.
Dans le cadre de la thèse, nous avons mené une enquête de terrain à Chypre entre mars 2018 et janvier 2025. Après une première année de terrain à Chypre entre mars 2019 et décembre 2019, nous avons retracé l'ensemble des acteurs et des dispositifs qui contribuent à façonner le « hub » de l'enseignement supérieur de Chypre-Nord. Cette thèse repose sur 134 entretiens semi-directifs et biographiques avec des membres de l'administration nationale, des entrepreneurs universitaires, des représentants d'organisations internationales intervenant sur l'île et des étudiants étrangers. Elle s'appuie également sur une enquête statistique par questionnaire auprès de 734 étudiants, des observations conduites à Chypre et en ligne entre 2017 et 2024 et le dépouillement d'archives de presse.


Thesis resume

How did an “economic sector” dedicated to international higher education come to be framed as an instrument of legitimization of a contested territory in the margins of the EU?
This is precisely what has been unfolding in the northern part of the island of Cyprus since the early 2000s. At the crossroad of international political sociology, migration studies and higher education sociology, this thesis explores how the internationalization of higher education unfolded during the past two decades and what it represents in terms of political resources —not only as a political imperative, but also as a repertoire of respectability for actors both within and outside the political arena.
Starting in 2006, political, economic, and academic leaders from this small contested territory—supported by Turkish authorities—shared their ambition to promote “North-Cyprus” internationally as an "Education Island" and to invest in attracting more foreign students. This project was framed at the time as a way to circumvent the failure of the island's reunification process, which, after 2004, left the territory in a state of political non-recognition.
Twenty years on, the political future of this edge of the island remains elusive, but the university island has indeed materialized. Several of the twenty-three private or semi-public universities now appear in international rankings and hold international accreditations. Together, they host nearly 100,000 foreign students, and “North-Cyprus” became a major destination for students whose passports offer limited access to international mobility. Initially a source of prestige for authorities and university owners, these students have, however, increasingly been identified—since the late 2010s—as “undesirables” at Europe's borders. These tensions have led to growing criticism of the “student island” both nationally and internationally. International higher education, conceived as the cornerstone of developmentalist projects branded as “hubs,” became one of the symbols of the optimistic vision found in development policies of the 2000s. The hub promised a modern, clean service economy devoted to “knowledge,” opening up the benefits of globalization to the host country – and for a place that lacks a clear international status, the possibility of an alternative container for its political identity. Throughout the thesis, several modes of internationalization are identified: the hub and the destination; “top-down” internationalization through managerial governance; and “bottom-up” internationalization through the provision of accessible international training for students from the Global South seeking mobility.
This research is based on fieldwork conducted on both sides of Cyprus between March 2018 and January 2025. After an initial fieldwork phase between March and December 2019, we mapped out the full range of actors and instruments that contribute to shaping the higher education “hub” of Northern Cyprus. The thesis draws on 134 semi-structured and biographical interviews with members of the national administration, university entrepreneurs, representatives of international organizations operating on the island, and foreign students. It is also based on a statistical survey of 734 students, observations carried out both in Cyprus and online between 2017 and 2024, and a comprehensive review of press archives.