Soutenance de thèse de BODUR Kübra
Titre de thèse
Reduction phonétique en conversation: compétences phonétique et discursive
Speech reduction in conversation: phonetic and discursive abilities
Résumé de la thèse
Cette thèse porte sur la réduction de la parole, une caractéristique fréquente du langage parlé, qui peut se manifester par l'omission, la compression ou l'affaiblissement de segments dans la parole en continu. Longtemps considérée comme un phénomène phonétique ou articulatoire de bas niveau, motivé par une économie d'effort, la réduction est aujourd'hui reconnue, à la lumière de travaux récents, comme un phénomène plus structuré et multidimensionnel. L'objectif de cette thèse est de contribuer à une reconceptualisation de la réduction de la parole en tant que processus émergeant à l'intersection de la réalisation phonétique, de l'organisation prosodique, de la représentation lexicale et de la planification de la parole.
Ce travail propose une distinction entre deux types de réduction. Les réductions lexicalisées sont supposées être fréquentes, plus systématiques, et probablement représentées comme des formes holistiques dans le lexique mental. À l'inverse, les réductions non-lexicalisées sont envisagées comme des zones temporellement compressées de réduction extrême, sensibles au contexte et apparaissant de manière dynamique au cours de la production de la parole. Quatre études empiriques constituent le cœur de cette thèse et explorent ces deux types de réduction en s'appuyant à la fois sur des méthodes de détection descendantes (basées sur les représentations) et ascendantes (basées sur le signal).
Les résultats des quatre études montrent que les réductions lexicalisées sont plus stables entre locuteurs et à travers différents débits articulatoires, ce qui reflète des schémas d'usage bien ancrés. En revanche, les réductions non-lexicalisées varient selon le débit articulatoire, les frontières prosodiques et les catégories morphosyntaxiques, et présentent une plus grande variabilité interindividuelle et contextuelle. Contrairement à nos attentes, les indices acoustiques traditionnels comme la distinctivité vocalique ou la réduction de l'espace vocalique ne permettent pas de prédire de manière fiable les réductions non-lexicalisées, soulignant le rôle central du débit articulatoire comme principal modulateur de la compression temporelle. Les données développementales recueillies auprès d'enfants âgés de 7 à 11 ans soutiennent également la distinction entre les deux types de réduction. Les enfants produisent des taux de réduction lexicalisée similaires à ceux des adultes. En revanche, les réductions non-lexicalisées sont largement absentes dans leur parole, ce qui peut s'expliquer par un débit de parole plus lente, suggérant qu'elles nécessitent des compétences linguistiques et motrices plus avancées.
Cette thèse apporte des contributions conceptuelles et méthodologiques. Elle remet en question les modèles qui considèrent la réduction comme un simple phénomène articulatoire, en la reconsidérant comme un processus stratégique lié à la planification, façonné par des facteurs linguistiques et interactionnels. Sur le plan méthodologique, elle propose une approche de détection duale, adaptée à l'analyse de corpus spontanés, permettant d'extraire un maximum d'occurrences de réduction selon les paramètres choisis et le phénomène ciblé.
Dans l'ensemble, les résultats soutiennent l'idée que la réduction constitue un continuum de comportements linguistiques, liés à la structure du langage et à son développement. En intégrant des perspectives issues de la phonétique, de la prosodie et de la recherche développementale, cette thèse propose un modèle unifié de la production de la parole, dans lequel la réduction offre un levier essentiel pour comprendre comment le langage est planifié, réalisé et acquis.
Thesis resume
This thesis examines speech reduction, a common feature of spoken language, characterized by the omission, compression, or weakening of segments in connected speech. While previously regarded as a low-level phonetic or articulatory artifact driven by economy of effort, recent research suggests that reduction is a more structured and multi-dimensional phenomenon. The goal of the thesis is to support the reconceptualization of speech reduction as a process that emerges at the intersection of phonetic realization, prosodic organization, lexical representation, and speech planning. This work proposes a distinction between two types of reduction. Lexicalized reductions are assumed to be frequent, more consistent, and likely represented as holistic forms in the mental lexicon. Non-lexicalized reductions, by contrast, are supposed to be temporally compressed zones of extreme reduction that are context-sensitive and arise dynamically during speech production. Four empirical studies that make up the core of this thesis examine these two types of reductions using both top-down (representation-driven) and bottom-up (signal-driven) detection methods.
Findings from the four studies show that lexicalized reductions were more stable across various speakers and articulation rates, reflecting more entrenched usage patterns. Non-lexicalized reductions, on the other hand, varied with articulation rate, prosodic boundaries and morphosyntactic categories. They also showed greater variability across individuals and contexts. Contrary to our expectations, traditional acoustic cues such as vowel distinctiveness and smaller vowel space areas did not consistently predict non-lexicalized reductions, emphasizing the role of articulation rate as the strongest modulator of temporal compression. Developmental data from children aged 7 to 11 further support the contrast between the two types of reduction we proposed. Children produced lexicalized reduction ratios comparable to caregivers. Non-lexicalized reductions were largely absent in child speech, which can be explained by their slower articulation rates, suggesting they depend on more advanced linguistic and motor skills.
This dissertation offers both conceptual and methodological contributions. Challenging the models that treat reduction as purely articulatory, it frames reduction as a strategic, planning-based process shaped by linguistic and conversational factors. Methodologically, it introduces a dual detection approach suitable for naturalistic corpora to extract as many examples of reduction as possible depending on the phenomenon interested in and the selected parameters. Overall, the findings show that reduction is a spectrum of linguistic behaviors linked to linguistic structure and development. By integrating insights from phonetics, prosody, and developmental research, this work proposes a more unified model of speech production; one in which reduction provides key insight into how language is planned, realized, and learned.