Soutenance de thèse de CREVET Margot
Titre de thèse
Evaluation des effets des rayonnements ionisants sur l'abeille domestique, Apis mellifera L.
Assessment of the effects of ionizing radiation on honeybees, Apis mellifera L.
Résumé de la thèse
La contamination radioactive de l'environnement, mise en évidence par les accidents de Tchernobyl et de Fukushima, constitue un enjeu écologique majeur et nécessite de mieux comprendre les effets des rayonnements ionisants (RI) sur les organismes. L'abeille domestique (Apis mellifera L.) a été sélectionnée comme modèle d'étude en raison de son rôle central dans les services de pollinisation. Dans ce contexte, il apparaît nécessaire d'évaluer l'impact d'une exposition chronique aux RI chez cette espèce. Toutefois, les connaissances restent limitées concernant les modes d'action et les effets des RI chez les abeilles. Ainsi, des expérimentations contrôlées en laboratoire ont été menées afin de caractériser ces effets, en combinant des traits d'histoire de vie (survie, reproduction, développement) et des fonctions physiologiques aux moyens de différents biomarqueurs permettant d'explorer le métabolisme énergétique, les défenses antioxydantes et immunitaires, la détoxication, et l'activité neurale.
L'hypothèse d'une altération des capacités reproductrices des reines irradiées est testée dans une étude mettant en œuvre une exposition chronique de 14 jours à des débits de dose de 13 et 3500 µGy/h. Les résultats démontrent que l'irradiation chronique réduit significativement la viabilité des spermatozoïdes et le potentiel reproducteur à 13 et 3500 µGy/h, sans effet sur la survie. Les biomarqueurs physiologiques sont globalement peu modifiés, à l'exception d'une perturbation du métabolisme énergétique (augmentation de la lactate déshydrogénase) à 13 µGy/h. L'hypothèse que les RI pourraient causer des effets délétères sur le développement, voire persistants à l'âge adulte est vérifiée par une étude portant sur le développement des ouvrières du stade larvaire à l'émergence. Les résultats révèlent une entrée en nymphose avancée à 13 et 3500 µGy/h, ainsi qu'une augmentation de la mortalité lors de la transition larve-nymphe à 3500 µGy/h. Le stade larvaire apparaît comme le plus sensible, avec des réponses distinctes et non dépendant du débit de dose. Des effets différés persistent à l'âge adulte après l'irradiation des abeilles lors de leur développement, avec une diminution durable de l'activité catalase à 13 µGy/h et une inhibition prolongée de l'acétylcholinestérase à 3500 µGy/h, suggérant des perturbations durablement installées. Enfin, l'hypothèse selon laquelle les RI modifient la réponse de l'organisme face a un stress pathogène chez les abeilles ouvrières est évaluée en analysant l'interaction entre une irradiation gamma chronique (14 jours) et une infection intestinale par Vairimorpha ceranae, parasite commun chez l'abeille. Les interactions observées entre les deux stresseurs, physique et biologique, sont majoritairement antagonistes sur les systèmes antioxydant, immunitaire et de détoxication, tandis qu'un effet synergique sur la production d'ATP, observé à 14000 µGy/h, suggère l'activation d'un mécanisme de compensation énergétique.
Pris ensemble, ces résultats indiquent que l'irradiation chronique n'entraîne pas systématiquement de létalité immédiate chez les abeilles, mais peut induire des effets sublétaux, différés et non strictement dose-dépendants. Ces altérations peuvent affecter des fonctions clés pour la performance individuelle et la stabilité des colonies, avec une complexité accrue en contexte multi-stresseurs. Ces résultats soulignent la nécessité d'intégrer les relations non dose-dépendantes ainsi que la variabilité biologique dans l'évaluation des risques écologiques associés à la contamination radioactive. Enfin, ces travaux invitent à étendre l'analyse sur le terrain dans des environnements contaminés, afin de confirmer l'impact de ces perturbations physiologiques sur la dynamique des populations à l'échelle de la colonie.
Thesis resume
Environmental radioactive contamination, highlighted by the accidents at Chernobyl and Fukushima, constitutes a major ecological issue and needs a better understanding of the effects of ionizing radiation (IR) on organisms. The honeybee (Apis mellifera L.) was selected as a study model due to its central role in ecosystemic services. In this context, it appears necessary to evaluate the impact of chronic exposure to IR in this species. However, knowledge remains limited regarding the modes of action and the effects of IR in bees. Thus, controlled laboratory experiments were conducted to characterize these effects by combining life-history traits (survival, reproduction, development) and physiological functions using various biomarkers to explore energy metabolism, antioxidant and immune defenses, detoxification, and neural activity.
The hypothesis that the reproductive capacity of irradiated queens is impaired is tested in a study involving chronic exposure for 14 days to dose rates of 13 and 3500 µGy/h. The results show that chronic irradiation significantly reduces sperm viability and reproductive potential at 13 and 3500 µGy/h, with no effect on survival. Physiological biomarkers are overall minimally altered, except for a disruption in energy metabolism (increased lactate dehydrogenase) at 13 µGy/h. The hypothesis that IR could cause deleterious effects on development, or even persistent effects in adulthood, has been verified by a study on the development of workers from the larval stage to emergence. The results reveal advanced pupation at 13 and 3500 µGy/h, as well as increased mortality during the larva-pupa transition at 3500 µGy/h. The larval stage appears to be the most sensitive, with distinct responses that are independent of dose rate. Delayed effects persist in adulthood after irradiation of bees during their development, with a lasting decrease in catalase activity at 13 µGy/h and prolonged inhibition of acetylcholinesterase at 3500 µGy/h, suggesting long-term established disruptions. Finally, the hypothesis that IR modifies the response to pathogenic stress in worker bees is evaluated by analyzing the interaction between chronic gamma irradiation (14 days) and intestinal infection by Vairimorpha ceranae, a common honeybee parasite. The observed interactions between the two stressors, physical and biological, are predominantly antagonistic regarding antioxidant, immune, and detoxification systems, while a synergistic effect on ATP production, observed at 14000 µGy/h, suggests the activation of an energy compensation mechanism.
Taken together, these results indicate that chronic irradiation does not systematically lead to immediate lethality in bees but can induce sublethal, delayed, and not strictly dose-dependent effects. These alterations may affect key functions for individual performance and colony stability, with increased complexity in a multi-stressor context. These results highlight the need to integrate non-dose-dependent relationships and biological variability into the ecological risk assessment associated with radioactive contamination. Finally, this work calls for extending the analysis to the field in contaminated environments, in order to confirm the impact of these physiological disruptions on population dynamics at the colony scale.